©Thierry Alet – série des Dessins Quotidiens – 2018

La couleur dépasse les concepts culturels. Il suffit pour cela de lire l’émerveillement d’un enfant face à un simple arc-en-ciel, ou bien de regarder jusqu’où les hommes sont allés pour extraire certains pigments. Si la couleur est inconstante et changeante et si chaque couleur a ses propres significations à travers les époques ou les cultures, cette fascination est un leitmotiv et l’art en est le catalyseur.

Aujourd’hui la couleur est partout, vive, fluo, pastelle, sur nos vêtements, en néon, en peinture ou en plastique. Elle est dans notre quotidien. Pourtant jusqu’au XXe siècle, hormis dans la nature, ce rapport est différent, l’artiste en est le principal détenteur, le passeur de couleurs. Comme un magicien, il compose et assemble les pigments sur la toile. La couleur dans l’art est sujet à de nombreux débats.

Dès l’Antiquité, Aristote et Platon débattent de la couleur. Au Moyen Âge, les théologiens réfléchissent à son origine et la Renaissance italienne ouvre une discussion passionnée sur ligne et couleur.  A cette époque les artistes et historiens voient une dualité entre la ligne, ce qui a trait au “designo” et le “colorito”, la couleur. Le premier témoignerait de l’idée, de la réflexion, des choses mentales. Le second relèverait davantage de la spontanéité, de l’illusion, des apparences.

Ces tendances parcourent l’histoire de l’art occidental jusqu’à la moitié du XIXe siècle, qui marque un basculement vers la couleur. Elle n’est plus seulement un outil ou un moyen pour arriver à une représentation, elle est au cœur des recherches artistiques. Progressivement, les impressionnistes puis les fauves vont donner à la couleur sa propre autonomie, ouvrant la voie vers l’abstraction. 

Avec la révolution coloriste ouverte par Matisse, la couleur devient un médium à part entière. Et la lumière prend une place prépondérante. Dès lors lumière et couleur deviennent indissociables. La lumière construit notre perception colorée des choses.

Cela est d’autant plus palpable, si on compare les zones géographiques de la Caraïbe et de l’Europe. La lumière zénithale, directe et franche, présente sous les tropiques, participe à cette sensation d’explosion colorée qui se dessine en Guadeloupe ou Martinique. Peut-être cela construit-il l’art contemporain caribéen et son approche chromatique, de façon consciente ou inconsciente ?

Pour tenter d’y répondre, nous avons croisé les regards de deux artistes contemporains, d’origine guadeloupéenne, chez qui la couleur trouve une résonance particulière : Thierry Alet et Françoise Semiramoth. Le premier vit et travaille en Guadeloupe et à New York, tandis que la seconde est basée à Marseille.


Thierry Alet, la couleur de l’impalpable 

  • Vous vivez en Guadeloupe, votre atelier est à New York. Avez-vous la même approche de la couleur dans ces deux lieux ?

Les œuvres faites en Guadeloupe sont tout de suite beaucoup plus colorées. Je ne l’explique pas vraiment car je ne suis pas sûr que ce soit le cas pour tous les autres artistes. Je n’ai pas le sentiment de nécessairement peindre des sujets différents. C’est peut-être dû à la disponibilité des peintures mais j’en doute.

  • Louise Bourgeois dit : « La couleur est plus forte que le langage. C’est une communication subliminale. » Cette citation résonne avec votre code couleur. Pouvez-vous nous présenter cette œuvre singulière ? 

Le code couleur, c’est une longue aventure. En substance, j’ai simplement remplacé les lettres graphiques (ligne ou dessin) par des couleurs. J’ai créé une sorte de nouvel alphabet, qui est en réalité un code puisqu’il est adossé à l’alphabet qu’on connaît. Cela a ouvert un champ de réflexion et peut-être la possibilité qu’une écriture couleur soit plus efficace qu’une écriture scriptée. Mon assistante m’a fait remarquer qu’avec les claviers numériques, il serait très simple d’écrire en couleur plutôt qu’en script. J’avais présenté un projet en ce sens au musée Schoelcher à Pointe-à-Pitre, où l’ensemble de la médiation du musée serait changé en alphabet couleur, que j’avais baptisé l’alphabet Alet (tant qu’à faire !) Dans ce projet, j’étais déjà mort et la Guadeloupe était indépendante.

  • Jusqu’où voulez-vous aller avec le code couleur ?

Ce code pourrait continuer post mortem. Imaginez un monde écrit en couleur… Les « proscripts » se réuniraient pour mener l’insurrection et le président enverrait le GIGN pour établir le nouveau dogme que décrit Simon N’Jami*.

  • La série des Manuscrits invoque déjà un rapport étroit entre écriture et couleur, le texte est là mais la couleur domine, puis vient le code couleur, une démarche encore plus radicale, plus conceptuelle.  Est-ce que la couleur est la voie vers l’abstraction ?

Posée en ces termes, la couleur devient un outil. L’artiste s’en sert pour créer des œuvres abstraites ou pas. Il n’y a pas d’opposition entre la couleur et l’abstraction ou la figuration. L’un n’entraîne pas l’autre non plus. C’est autrement plus frontal en ce qui concerne la forme et la couleur. La forme va induire à la fois la notion de figuration ou abstraction qui est trouble en ce qui concerne l’écriture. L’écriture est-elle abstraite ou figurative ? Honnêtement, je ne le sais pas moi-même. Une chose est sûre, dans mon travail la couleur, plus que la ligne, définit les formes et le sens. 

  • Il existe l’outre-noir Soulages, le bleu Klein, le vert Véronèse. Y-a-t-il une couleur Alet ?

Oui, c’est une couleur abstraite. Pas juste abstraite au sens de la peinture mais au sens premier, qui veut dire qu’elle est impalpable mais pas invisible. Vous la verrez en regardant mes œuvres et en vous laissant aller entre les formes du pinceau et celles de l’imprimé du tissu. Entre les taches d’encre et les traits à la plume ; immanquablement, vous verrez apparaître cette couleur dans l’espace sensible entre vous et l’œuvre. Nous travaillons actuellement à l’élaboration d’une application qui permettrait de la capturer. Le problème pour le moment c’est que cette couleur semble échapper à toute notion de forme.

 (*) Le Noir est-il une couleur ? Simon N’Jami, catalogue d’exposition du MACTe, au sujet de la Voleuse de Thierry Alet, 2015.


Françoise Sémiramoth, la couleur comme source de réflexion historique

©️ Françoise Sémiramoth « MMDC15 », 50×65 cm. 2021.
  • Pouvez-vous présenter votre démarche artistique et votre rapport à la couleur ?

Ma prédilection va au grand format, qui me permet d’exprimer les formes et couleurs dans des tailles où l’impact visuel retranscrit ma démarche artistique alliant couleurs, formes et propos. Mes recherches m’amènent vers une interrogation sur la couleur et son impact. J’efface (ou presque) toutes marques de pinceaux afin que le jeu chromatique puisse avoir lieu. 

  • Vous vivez et travaillez à Marseille. Le Sud de la France a été le lieu d’une révolution de la couleur, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec Van Gogh à Arles, Cézanne à Aix, Matisse à Nice. Cet héritage vous influence-t-il ?

La lumière à Marseille est pour beaucoup dans ma recherche plastique et mes recherches sur les couleurs. C’est un territoire qui s’y prête entre roche calcaire et mer. Après mon père, peintre autodidacte, Matisse est le peintre qui m’a permis de mieux comprendre ou appréhender la couleur. Certains pensent que cette référence est surannée, mais Matisse est celui qui annonce à mon sens, la couleur dans la peinture moderne voire contemporaine.

  • Avez-vous la même approche en fonction des différents lieux où vous travaillez ? Travaillez-vous parfois en Guadeloupe ?

Il m’est arrivé de créer en Guadeloupe. Pour moi, ce fut un point de départ, notamment pour l’utilisation du vert qui est une couleur prépondérante dans mes œuvres. Cette couleur fait son apparition à partir de 2011. Elle est le lien avec ma Guadeloupe natale et surtout le Grand Matouba d’où sont originaires mes deux familles.