Sous nos latitudes, la peau raconte bien plus qu’une histoire de mélanine : elle reflète un héritage, une identité, mais aussi des vulnérabilités souvent méconnues. En Martinique, où le rayonnement solaire façonne le quotidien, la santé cutanée devient une question à la fois de confort intime et de santé collective.
À la croisée des savoirs scientifiques et des réalités caribéennes, une voix s’impose : celle du Dr Naomi Boulay Pesenti. Pharmacienne, docteur en pharmacie, lauréate du Prix de thèse Antilles-Guyane-Mayotte 2023, elle s’est spécialisée en dermocosmétique avec un engagement clair : comprendre, expliquer et accompagner les spécificités dermatologiques et capillaires des peaux afro-caribéennes.
Entre l’officine martiniquaise où Naomi a exercé, les congrès internationaux où elle intervient, et ses prises de parole très suivies sur les réseaux sociaux, cette « med-influenceuse » est devenue une référence incontournable.
Avec elle, nous explorons une problématique centrale : Comment conjuguer bien-être, beauté et prévention dans un environnement où la lumière caresse mais parfois agresse ? JOHO a échangé avec celle pour qui « La peau mérite d’être sublimée par le soleil, jamais abîmée par lui. »
En quoi les peaux noires et métissées ont-elles des spécificités uniques qu’il est essentiel de connaître et de respecter ?
« Elles possèdent des caractéristiques qui la rendent unique, et qu’il est essentiel de comprendre pour en prendre soin correctement. Ces spécificités vont bien au-delà de la simple différence de carnation avec une peau caucasienne. Elles expliquent beaucoup de questions et de besoins que l’on entend au comptoir médical ou en consultation. À savoir : – La peau noire est souvent perçue comme plus grasse, et c’est vrai qu’elle possède des glandes sébacées plus grandes et plus actives. D’où une production de sébum plus importante, mais qui joue aussi un rôle protecteur. – La peau foncée est en moyenne plus épaisse et plus compacte, ce qui peut donner un aspect moins lisse mais aussi une grande résistance. »
On dit souvent que les peaux foncées sont « naturellement protégées » des UV. Est-ce un mythe ou une réalité ?
« C’est vrai en partie, grâce à la mélanine, et plus particulièrement à l’eumélanine, un pigment brun très présent dans les peaux noires. Elle joue un rôle photo protecteur, équivalent à un indice naturel d’environ SPF 15… mais cela reste largement insuffisant, surtout sous nos latitudes.
Alors finalement ce soleil, allié ou ennemi ?
Le soleil peut être un allié précieux : il stimule la synthèse de vitamine D, qui se produit majoritairement au contact de la peau grâce aux UVB. notre photo exposition naturelle à nos latitudes nous permet de ne pas souffrir de carence et d’assurer ses bienfaits sur la santé osseuse et l’immunité. Le soleil agit aussi comme un booster naturel de bien-être, en régulant l’humeur et le sommeil.
Cependant, et contrairement aux idées reçues, les peaux foncées peuvent aussi souffrir de coups de soleil, devenir sensibles et même peler après une forte exposition. J’ai déjà observé des lucites, c’est-à-dire des allergies au soleil qui se traduisent par de petits boutons apparaissant après l’exposition et disparaissant progressivement. Mais ce qui est surtout important de retenir, ce sont les effets plus profonds : l’hyper pigmentation, l’accélération du vieillissement cutané et l’apparition de cancers de la peau. Ces derniers restent plus rares, mais ils sont souvent diagnostiqués à un stade avancé chez les peaux foncées, ce qui les rend plus graves.
Quels conseils donneriez-vous pour choisir une protection solaire adaptée aux peaux noires et métissées ?
« Pour bien choisir, voici les points essentiels à retenir :
● SPF 50 : un indice élevé reste le plus sûr, surtout sous nos latitudes.
● Protection large spectre : UVA, UVB, lumière bleue (pas celle des écrans mais bien celle du soleil)
● Texture : à adapter selon son type de peau, car il existe aujourd’hui des solaires pour tous les besoins. Peau grasse → formules matifiantes, oil control, très fluides. Peau sèche → crèmes hydratantes, légères mais enrichies en actifs nourrissants.
● Formules ciblées : il existe aussi des solaires anti-taches, anti-imperfections ou anti-âge, idéals pour un effet deux-en-un si vous avez une problématique de peau.
En résumé : choisissez un solaire efficace, agréable à porter, et surtout que vous aurez envie d’appliquer tous les jours.
Le marché du skincare haut de gamme est-il enfin adapté ? Peut-on conjuguer protection solaire et cosmétique de luxe ?
« Pour l’anecdote, j’ai eu l’occasion d’animer une conférence sur l’inclusivité en cosmétique lors d’un grand congrès international de la beauté à Paris. Mon objectif était de rappeler aux marques qu’il ne s’agit pas seulement de marketing, mais d’une réflexion qui doit commencer dès la formulation des soins. Ce qui m’a frappée, c’est que dans l’audience, il y avait des responsables en communication scientifique de grandes maisons de cosmétique de luxe… et certains découvraient totalement le sujet ! Je ne dis pas que c’est une généralité, mais à mon sens, il y a encore un vrai travail à faire. On le constate notamment dans le maquillage : trop de poudres ou de fards à paupières sont encore inadaptés aux carnations foncées. Ces loupés montrent bien que l’inclusivité ne doit plus être une option, mais une exigence pour toutes les marques, y compris dans le segment du luxe. »
Quels rituels quotidiens recommanderiez-vous pour une peau éclatante sous le soleil des Antilles ?
« Je fais partie de celles qui préfèrent conseiller une routine minimaliste, mais surtout régulière, car discipline et patience sont les deux meilleurs alliés d’une peau éclatante. Voici ma base incontournable :
● Un nettoyage matin et soir : pour éliminer sueur et impuretés sans agresser la barrière cutanée.
● Un sérum adapté aux besoins de la peau : hydratant et/ou antioxydant si la peau n’a pas de problématique particulière, ou plus ciblé en cas de taches ou d’imperfections.
● Une crème hydratante adaptée à son type de peau.
● Une protection solaire SPF 50 chaque matin. Le soir, on privilégie une crème de nuit hydratante, antioxydante et/ou anti-âge selon les besoins. Une fois par semaine, on complète la routine par un gommage suivi d’un masque, à choisir selon l’état de la peau : éclat, matité ou réparation. L’idée est de toujours varier intelligemment en fonction des besoins réels.
De nos jours, l’accent est mis sur les compléments alimentaires à base de collagène ou d’acide hyaluronique, mais j’aime rappeler qu’avant tout, la peau est le reflet de notre santé. Une bonne hygiène de vie — gérer son stress, bien dormir, manger équilibré — associée à une routine skincare adaptée et à la protection solaire, peut déjà transformer l’éclat de la peau.
Propos recueillis par Eléonore Theodose



