Deux îles bleues  les Antilles et la Corse

TEXTE_Maître Claude Deboosere-Lepidi  avocat au barreau de Versailles 

Des iles qui connurent l’ère de la flibuste et de l’esclavage. La découverte par Christophe Colomb des « Indes occidentales » a été le point de départ de l’histoire de l’esclavage

Existe-t-il une histoire parallèle entre les Antilles et l’ile de Corse ? 

A priori, pas à ma connaissance hormis le fait qu’il s’agit de deux territoires insulaires et pourtant à bien y regarder les Antilles et la Corse ont un passé commun puisqu’elles ont été l’une et l’autre, victimes de l’esclavage.

Nous voilà plongés à travers cet article, dans les méandres de l’histoire de la flambée flibustière de la première moitié du XVI siècle et de l’esclavage du XV au XIX Siècle avec la traite atlantique.

Il ne s’agit pas dans ce propos limité de s’inventer une continuité généalogique entre les Antilles et la Corse mais de relater les liens étroits entre la flibuste, la colonisation et l’esclavage que subirent ces deux territoires à des périodes distinctes et selon des modes dissemblables. Loin de moi la volonté de ré-écrire l’histoire officielle sur ces différents points mais force est de constater que celle-ci s’est efforcée de dé-construire les identités collectives comme s’il fallait refouler un passé lié à l’esclavage et à la domination coloniale. Le point de départ de ce qui allait devenir l’histoire de l’esclavage dans les Antilles est lié à un évènement précis : la découverte par Christophe Colomb des « indes occidentales » le 12/10/1492.

Un autre évènement allait avoir un retentissement géopolitique important ; il s’agissait du traité de Tordesillas où l’Espagne et le Portugal, les deux puissances maritimes de l’époque, se partagèrent les terres du « nouveau monde » et naturellement ses richesses.

Les premiers esclaves africains sont arrivés à Hispaniola en 1501.

La conquête du « nouveau monde » s’est accomplie dans un contexte de dissolution de la société féodale. Elle fut l’enjeu majeur des luttes entre les grandes puissances européennes et vit s’agiter frénétiquement sur les mers et océans, les navigateurs, explorateurs, corsaires, pirates et flibustiers de tout poil. Dans un contexte de récession économique, les français se lançaient à la conquête des « petites Antilles ». La considération prédominante était celle de relancer le commerce.( création en 1626 de la compagnie de « saint Christophe » par Richelieu lors de la colonisation naissante) L’historien NOIRIEL nous explique que ces iles étaient peuplées par des milliers de « kalinagos » répartis dans des petites communautés appelées « liamanga » notamment à Saint Christophe, à « kaloucaera » en Guadeloupe et « yamacouera » en Martinique. Le terme « caraïbe » fut inventé par les flibustiers, corsaires et autres boucaniers qui trafiquaient avec les amérindiens. Ces populations participaient d’une civilisation marine et semi-nomade fondées pour l’essentiel sur la culture du manioc et sur la pêche et entretenaient des relations d’échange entre eux. Il faut bien voir que ces colonisateurs, venus de l’occident ont rompu l’équilibre naturel de ces sociétés traditionnelles brutalement pour y substituer une organisation sociale fondée sur des liens de servilité pour les besoins de leur « négoce » et dans leur seul intérêt. Il semble que les « kalinagos » se soient révoltés et les tentatives pour les réduire en esclavage, furent successivement des échecs.  En tout cas, la violence était de mise, Du Tertre rapporte une scène morbide, le massacre de cinquante « engagés » par un « habitant » de Guadeloupe. On voit bien à travers cet exemple l’âpreté et la cruauté des rapports sociaux et économiques liés à la servilité. Pour des raisons vraisemblablement économiques, les compagnies furent conduites à la faillite et cet évènement marqua une rupture décisive dans l’économie de la société coloniale. (…) En Guadeloupe, l’introduction des esclaves aurait commencé en 1641 et à partir de 1653-1654, la traite s’amplifiait avec l’arrivée notamment de 50 hollandais chassés du Brésil emmenant avec eux 1200 esclaves. Il y aurait eu à pareille époque en Martinique, l’implantation de familles flamandes et de nombreux esclaves. En 1660, on recensait en Martinique 2644 esclaves et en 1682, pas moins de 9634 esclaves. Le processus de créolisation demeurait important du fait des lois d’endogamie et le statut des mulâtres consacré par le « code noir » et notamment le problème de leur affranchissement avait entrainé la fuite de ceux-ci, pour rejoindre la « nouvelle France » à savoir le Québec, ou tous les hommes étaient libres. La plupart des esclaves venaient de Guinée, de Cote d’Ivoire, du bénin, de Sénégambie et d’Afrique centrale. Arrivés sur leurs lieux de captivité, ils étaient étampés comme des animaux. Pour donner un ordre de grandeur de l’intensité de ce commerce génocidaire, l’historien NOIRIEL indique qu’il y eut plus de 4200 expéditions négrières entre 1625 et 1848 qui déportèrent 2 millions d’esclaves dans les territoires du premier empire colonial français mais en réalité ce sont 4 millions de personnes qui vécurent à l’époque dans une condition servile et très certainement beaucoup plus. Il fallut attendre le 4/02/1794 pour que la Convention Nationale déclare « l’esclavage aboli ». Sans que cette décision n’ait eu de réel effet concret. Le premier Consul dont on sait qu’il n’était guère favorable au rétablissement de l’esclavage, par son histoire personnelle mais il dut se résigner à le rétablir en 1802 et décréta que « l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ».

L’abolition entraina la libération de plus de 87000 esclaves en Guadeloupe, 74450 en Martinique, et 12500 en Guyane,62000 à la Réunion et plus de 10 000 au Sénégal.

Il existe manifestement une histoire commune avec des variantes et des particularités entre les Antilles et la Corse. C’est un passé commun sous d’autres latitudes, celui de la « condition humaine de servilité » qui rapproche l’histoire des hommes et qui constitue le creuset de valeurs communes sur le plan mémoriel qui ne s’arrête pas à cela d’ailleurs. Je veux évoquer la fraternité de sang qui les a unis lorsque si peu nombreux, ensemble ils ont combattu le nazisme là où la majorité des français a préféré se confiner dans le silence et la lâcheté. 

L’esclavage en corse, à ma connaissance, fut institutionnalisé à l’époque romaine mais il dura des siècles et ne cessa qu’au 19 ème Siècle avec la libération des esclaves corses d’Alger. Les Romains ne menèrent pas moins de 20 expéditions militaires sanglantes contre l’ile pour parvenir à sa conquête et à sa romanisation, la où les conquêtes de la Sicile et de la Sardaigne furent incomparablement plus dociles. Dans la société Gréco-Romaine du Ve siècle avant JC, l’esclavage fut un mode d’organisation sociale. N’oublions pas que Jules César avec la conquête de la Gaule, occasionna la déportation et l’asservissement de près d’un million de personnes. L’histoire de la corse, est celle d’une lutte ancestrale contre toutes sortes d’envahisseurs plus ou moins bien intentionnés pour sauvegarder l’intégrité territoriale de l’ile et protéger sa population. L’esclavage fut lié à la condition de servilité engendrée par la situation de vaincu mais aussi par les incursions barbaresques qui sévirent jusqu’au XVIIIème siècle sur l’ile. Il y eut ce corsaire du nom de Mami Pacha surnommé Mami Corso à l’origine de son vrai nom filippu d’arbarella natif de pino en corse, devenu pirate barbaresque algérien allié aux turcs, après qu’il ait été fait prisonnier par les maures et converti à l’islam. Ce même pirate razzia la corse pendant un quart de siècle notamment les villages de morsiglia, centuri, borgo et vescovato et en 1583 à la tête d’une armée de maures, il saccagea et incendia Sartène en capturant 400 à 500 habitants. Ce Corse pirate fut à l’origine de l’enlèvement de plusieurs centaines de corses. Les esclaves étaient vendus et revendus sur les marchés aux esclaves de Tunis, Alger, Constantinople, et Nicosie. On prétend qu’en 1531, il y aurait eu plus de 6000 corses prisonniers à Alger. Un évènement daté en 1540 devait provoquer un séisme et entrainer des conséquences tragiques pour la population de l’ile, à savoir la capture par les corses, du fameux et redoutable corsaire DRAGUT à Girolata. Dragut connu en Turquie sous le nom de Turgut Reis et sous le nom de « l’épée tirée de l’islam » sans doute l’Amiral ottoman le plus prestigieux et le corsaire le plus redouté. 

Sa libération fut conditionnée au versement d’une forte rançon. Les barbaresques ne pardonnèrent pas aux corses cette humiliation et après la libération de Dragut, ils décidèrent de mener une expédition punitive et des représailles impitoyables furent commises sur la population de l’ile en détruisant 95 villages dont les survivants furent réduits en esclavage.

En 1571, il y eut la bataille navale victorieuse de Lepante contre les turcs où les corses participèrent activement aux cotés de la Sainte ligue. Cervantes, embarqué sur la galère « Marquesa » y combattit vaillamment. Il reçut un coup d’arquebuse qui le priva de l’usage de sa main gauche. C’est la raison pour laquelle, il fut appelé le « manchot de Lepante » On pouvait penser que cette bataille allait mettre un terme définitif aux incursions barbaresques en Méditerranéen. Il n’en fut rien. C’est ainsi que les corses conçurent le projet de s’installer dans le territoire de leurs adversaires en y créant des points d’appui. C’est dans ce contexte particulier que les corses marseillais, originaires du cap corse, qui ont toujours eu le souci de leurs compatriotes de l’ile, entreprirent de fonder des « bastions » en terre d’islam, hostile. En 1628, il y eut 2000 corses installés en Afrique du nord. Cependant cette expérience courageuse et offensive, devait échouer en 1637 et 317 corses furent faits prisonniers. Toute l’histoire de la corse est résumée dans cet épisode tragique, à savoir cette volonté inexpugnable de combattre et de protéger leur ile et leur population contre tout ce qui vient de l’extérieur. Cette histoire de la condition humaine et de l’état d’esclavage explique le caractère ancestral « rebelle » des corses qui portent dans leur matrice cette révolte constante contre toute forme d’oppression. Nous avons là, toute l’explication de cette tradition séculaire à se spécialiser dans le métier des armes et les carrières militaires. Le destin des corses était scellé depuis des siècles par les vicissitudes de l’histoire. A ce propos l’histoire parle d’elle-même. Tous les États recrutèrent des mercenaires corses. En Italie dans les « bandes noires » de Giovanni de Médicis, en Toscane où ils s’installèrent à Livourne, à Padoue, dans le nord de la Sardaigne, à Venise où ils furent nombreux, pas moins de 1500 soldats mercenaires corses en 1713 ; (…) Les gardes pontificaux ont été pendant des siècles, exclusivement constitués de corses (700 soldats en 1660), le saviez-vous ? et non de gardes Suisses. On relate que les gardes corses affrontèrent lors d’un différend, les serviteurs de l’ambassadeur de Louis XIV, le Duc de Crequi ; Une scène de violence inouïe s’en suivit et l’ambassadeur dût fuir et se réfugier en Toscane. Le Roi Louis XIV furieux, menaça le pape d’occuper Avignon et le pape se résolut à condamner à mort ses soldats corses dont un seul fut exécuté. C’est ainsi que le pape dut dissoudre sa garde et fut contraint de prendre une décision dans laquelle il dut mentionner sous la pression du Roi de France « la Nation Corse est inapte à jamais à servir le siège apostolique » La dernière attaque des corsaires fut menée dans le cap corse en 1730 pendant le conseil de Régence dirigé par le Duc d’Orléans mais C’est un Marin prestigieux, breton de son état, malouin de surcroit, qui mit fin à ces raids en Méditerranée et permit de sécuriser le littoral de la corse, son nom n’est pas inconnu, Trouin sieur « du Gue », dit Duguay-Trouin, corsaire devenu capitaine de la marine royale qui avec son escadre bombarda tripoli pour châtier les pirates barbaresques et obtint sous la menace de ses canons la libération des captifs chrétiens de Tunis et d’Alger. 

Ces histoires communes de l’homme ravaudé au rang d’esclaves nous rappellent que contrairement à la théorie de Rousseau, aucun homme ne peut aimer la servitude comme « les compagnons d’Ulysse aimaient leur abrutissement ». Ces épisodes tragiques de l’histoire et ceux qui s’en suivirent nous alertent sur la nécessité en toutes circonstances de faire prévaloir la mesure et le souci altruiste de l’humanité de l’autre, à défaut nous préparons un monde de servitude.

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