ARCHITECTE DES MOTS : Aimé Césaire

TEXTE_MAITRE CLAUDE DEBOOSERE-LEPIDI / PHOTO_© DROITS RÉSERVÉS

Pour tout reconstruire.

Se livrer à un combat fraternel contre les maux juste avec le pouvoir des mots.

D’emblée, on perçoit intuitivement dans cette thématique architecture et mode la coexistence de deux temporalités irréductiblement disparates et cependant intimement mêlées. Le lien paraît indissociable. Si l’on s’en tient à l’architecture au sens opératif à savoir une technique élaborée pour construire un édifice dans une acception purement utilitaire alors le terme de « mode » associé, ne peut être que l’illustration du souci de l’esthétisme lié à la perception du « beau » et à notre conception de l’universalisme. On pourrait également sur un plan métaphysique opposer une temporalité liée durablement à des proportions à une symétrie qui ressortit de « l’art de construire » au sens pratique à une temporalité qui évoque la fulgurance de la « chrysalide » dont on sait que la durée de vie est « éphémère » et symbolise une tendance, un courant, un cycle. Dans cette dernière temporalité prédomine le caractère fluctuant, passager, fugace des choses. Il s’agit là d’un mouvement, d’un tourbillon de la vie qui renvoie, pas seulement à un « style », mais révèle le « goût du moment » ou la tendance prédominante insufflée par des constructeurs qui se soucient du beau, de l’harmonie, de l’unité de leurs œuvres. 

Il faut, en quelques mots, dire ce que recouvre selon moi, l’architecture à travers le « temps jadis » pour en avoir au moins une idée d’ensemble et mieux appréhender son évolution, le présent et sans doute le futur. 

Il est indéniable que l’architecture joue un rôle essentiel dans l’existence humaine par l’influence notamment qu’elle exerce, aussi diffuse soit-elle, mais qui n’en révèle pas moins notre perception quotidienne du monde dans lequel nous vivons. La mode m’apparaît dans sa finalité ou son expression similaire, quel que soit son domaine de prédilection, elle révèle le besoin d’esthétique consubstantielle à la nature humaine, l’aspiration quasi métaphysique à dominer la création et à l’aiguillonner. 

(…) voici une autre forme d’architecture que vous ne soupçonnez sans doute pas et qui s’exprime à travers la construction « des mots et des sonorités » que l’on nomme communément la « poésie ». 

Me permettez-vous, de rendre un hommage à la mémoire d’un poète, chantre de la négritude et de la poésie péléenne, qui a préféré, aux honneurs panthéonisés de la République, sa terre natale. Lorsque j’évoque l’universel, je ne peux m’empêcher de penser à sa poésie, à ses expressions percussives, à ses anaphores, ses savantes métaphores filées, ses hiéroglyphes fatidiques, son écriture flamboyante comme s’il avait percé à sa manière le secret de l’alchimie des mots et les mystères de la science étymologique.

Sans toutefois vouloir méconnaître ou nier son action politique qui fut davantage camusienne selon moi que portée vers l’expression d’une « vulgate marxiste », je préférerai m’attacher à évoquer le poète iconique, insolite, bâtisseur d’un monde de virtualités sémantiques sonores, thaumaturge des mots ou comme le disait son frère Dyali « le maître magnifique de sa langue, jusque dans le bouillonnement de son délire ». 

« Ce grand Architecte des mots a su s’affranchir de tous les codes, sa poésie emprunte au rythme trinitaire pas ses propres constructions : dissymétrie, anaphore, syncope. »

Comment pouvait-on imaginer que cet immense poète puisse se laisser enfermer dans la « crypte humide des grands hommes » comme souhaitait le voir confiner la République accapareuse. L’auteur du « Cahier d’un retour au pays natal » a consacré sa vie à la poésie et à la lutte contre le colonialisme et le racisme. Ce qu’il a nommé « l’avilissement de l’être humain, la déshumanisation ». Nous avions sans doute tous oublié qu’au-delà de tout ce qui a été dit et écrit sur lui; il demeurait insulaire et que son insularité irrédentiste, matricielle, vernaculaire était chevillée au corps. 

C’est parmi les siens et face à la mer des Antilles qu’il repose, serein. Aimé Césaire. Architecte des mots contre les maux. Au-delà de l’engagement politique d’Aimé Césaire, de son combat en faveur de la décolonisation des peuples et plus encore de la décolonisation des esprits, de l’homme de théâtre, du dramaturge, Il fut à mes yeux surtout ce poète extraordinaire qui inventa à la manière des surréalistes une langue poétique flamboyante, poreuse à tous les vocabulaires, « sans arcanes ni codes ». 

Césaire écrivait « je ne m’appréhende qu’à travers le mot ; essayer des mots leur frottement pour conjurer l’informe ». 

Il poursuivait « des mots, ah oui des mots, mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz de marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair et des flambées de villes ». D’autres textes font jaillir comme le sourcier, une construction fertile, surréaliste de mots ininterrompus 

comme vision prophétique d’un monde soumis aux secousses sismiques de l’histoire, monde qui s’effondre sous les coups de butoir de la guerre. De ces décombres, il fallait tout reconstruire avec comme architecture tectonique, la poésie engendrée et incarnée et la fraternité spirituelle et c’est en cela qu’Aimé Césaire fut un constructeur de l’avenir et d’une espérance humaine.

Mais il y a l’autre architecture, celle d’un Le Corbusier dont la définition qu’il en donnait était assurément plus polémique en disant que le terme impliquait pour lui « quelque chose de plus mystérieux que la rationalité ou la fonctionnalité » et exprimait quelque chose « qui domine, prédomine et s’impose ». Un mouvement moderne situé entre les deux guerres a marqué de manière significative l’histoire de l’architecture insulaire. Ce mouvement s’est nourri des conférences internationales données par Le Corbusier au CIAM aux termes desquelles il incitait à créer des écoles notamment l’école brésilienne. Il y eu une production originale dans les régions intertropicales avec une homogénéité formelle due vraisemblablement à des contraintes climatiques géographiques et humaines. 

On s’efforçait de rechercher une climatisation naturelle ainsi que l’ouverture des constructions à la matière environnante. L’architecture rappelle la mémoire des hommes et plus encore peut être, nous renseigne sur notre histoire, je veux dire l’histoire universelle des civilisations, celle que l’on se doit de connaître si l’on veut mieux investir le présent et concevoir l’avenir. Pour faire simple, j’en donnerai une définition partagée par le plus grand nombre, à savoir, « l’art de construire dans un sens fonctionnel et utilitaire », mais n’est ce que cela l’Architecture ? Pourtant, soyons clairs, aucun bâtiment, me semble-t-il, n’a jamais été construit comme une conséquence d’objectifs purement fonctionnels et techniques. 

La « mode » que nous cherchons à appréhender pour en donner une définition appropriée n’est-elle pas autre chose qu’une vision anticipatrice de l’avenir qui s’inspire à la fois de l’universel et de l’imaginaire de ses créateurs, de ses visionnaires qui savent faire naître en nous un désir ou une envie compulsive. On dit communément que la mode est l’expression de « goûts collectifs » et une « manière passagère de vivre ». Ne sommes-nous pas face à « l’architecture et la mode », tout simplement des témoins incrédules et contemplatifs. Les deux mots évoluent en fonction des époques, des mœurs, de l’état de la civilisation.

L’Architecture, c’est ce qui reste après que nos civilisations soient mortelles. Ils s’inscrivent l’un et l’autre dans le sillon des vestiges du passé avec leurs lignes immuables et leurs codes, leurs concepteurs, leurs créateurs en se projetant dans l’avenir. Fondamentalement on ne s’intéresse à l’architecture comme « Art » que depuis l’époque de la renaissance avec ses découvertes foisonnantes, Brunelleschi et son dôme, les vestiges de l’Art gréco-romain, pas seulement la découverte du laocoon en 1505, mais au XVIIIe siècle, la découverte d’Herculanum et de Pompéi et d’autres villes ensevelies lors de l’éruption volcanique du Vésuve…  

Parler de l’art, de l’architecture et de la mode participe selon certains du même processus énigmatique que de parler du langage…

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