Portrait d'Aurélie-Victoire CELANIE

Aurélie-Victoire Celanie

 

Un soleil accablant joue librement de ses rayons dans les branches et les palmes.

Sous une large véranda, par des casseroles, des faitouts, de la que l’on déballe et remballe en cuisine, alizés rafraichis par l’océan promènent des fumets délicieux et prometteurs, sous les narines des gens du lieu. Mulâtres dans le complet de l’aisance, « verre d’eau de vie » à la main, qui s’enflamment dans des débats politiques passionnés et houleux. Femmes de couleurs, revêtues d’assurance et de mystère qui, modèlent leurs éventails, dans de grands rires de gorge, et échangent avec leurs commères les derniers «frés», les derniers cancans du pays. Et soudain, une femme, jeune, longue et harnue, oeil pétillant, bouche pourpre posés sur un visage solaire, qui sitôt franchit le seuil de la propriété, remonte sans hâte une allée de cocotiers soulignée par des bouquets de bougainvillier. Port altier dans sa « gran wob » en soie, repiquée à la taille, déposée sur un jupon en broderie blanche, elle fait, parmi l’assemblée, une entrée remarquée. Sans nulle gêne, elle se glisse, entre les tables animées.

 

Tout sourire, elle trace et laisse sur son passage un sillon brulant, aux senteurs d’ilang ilang, ponctués de « Sédam bien bonjou ! » gorgés de miel. Une invitée de dernière minute ? Intriguant ! Mais, un objet insignifiant retient bien plus l’attention que sa toilette et que son allure. Plus que la lourde « chaîne forçat » qui repose sur sa poitrine rebondie, plus que le volumineux « collier grain d’or » qui s’étage à son cou, et plus que les imposants « anneaux chenille » qui pendent à ses oreilles. A l’arrière de sa «coiffe calendée», création savante en tissu madras posée entre ses deux nattes enroulées, brille un grain d’or d’où émergent trois ressorts. Tous les regards s’y alourdissent et scrutent les friselis que forment à leurs extrémités trois mèches de cheveux, de textures et de couleurs différentes. Quelques hommes effrontés envoient avec un air moqueur des « Koud’zyé » par en dessous, alors que d’autres, l’air pincé, font mine de ne pas s’y intéresser. Les dames vénérables, la figure sévère, font la moue et secouent la tête avec réprobation devant la «tapageuse» beauté.

 

Les femmes d’âge mûr, l’air narquois, le regard ailleurs se disent désabusées et sereines face aux dérives de leurs époux et aux parades assassines de toutes les «voltigeuses». Alors que les jeunes épouses, angoissées, lèvres serrées, espèrent un sursis face à la sulfureuse rivale. La « provocante », en « fanm fouté pa mal », étire à deux mains sa large jupe pour esquisser un pas de danse puis deux sur une biguine imaginaire. Elle « carre » en bougeant les épaules pour dire : « Mi mwen ! ». Elle caresse du regard et du sourire ses victimes. Elle fait frémir et bondir sous l’outrage ceux et celles à qui elle adresse son message :

« Tremblez messieurs et dames. Aujourd’hui je suis venue vous donner un camouflet sans parole. On bèl palaviré. Mi baw ! Alé avè sa ! » La Matador, secoue la tête, et son épingle qui vibre, frétille, remue, ondule, danse, balance et entraîne avec elle les cheveux des époux volages, ruinant à la volée, ambitions, tentations, prétentions, affirmations, illusions, rebellions et réputations. Les regards perçants des femmes se posent avec soulagement sur les nuques restées sereines et « imperturbables ». Mais quel accablement et quelle insistance réprobatrice rencontrent celles qui se tassent ou se raidissent d’embarras derrière les cols empesés!»

 

L’étude de l’épingle tremblante se présente parfois à moi comme la longue traversée d’un labyrinthe avec des allées et venues sans issues apparentes, voire, comme la rencontre avec une hydre à mille têtes qui une fois coupées repoussent et foisonnent. A l’image des lignes commerciales, maritimes et terrestres de l’époque coloniale, mon intérêt pour ce bijou m’a emmené aux quatre coins de mondes imprévus. Des Maharajas d’Europe, aux Bahianaises d’Afrique, en passant par les Espagnoles du Maghreb. Et pour finir, dans les coiffures majestueuses des nobles dames de la cour du roi soleil, à Versailles, pour finir sur les têtes calendées des femmes des Antilles. « Epingle trembleuse », « Tremblant », « Tremblé », « Zéping tremblan », « Epingle tremblante », que de noms pour parler d’une si petite chose !

 

L’épingle est petite. Oui, mais en taille seulement. C’est une oeuvre fine et délicate : deux ou trois ressorts se terminant par un serti soudés sur un « grain d’or » lui-même relié à une tige, qui exige de l’orfèvre qui la crée, maîtrise et savoir-faire. C’est un oxymore subtil. Le mot « épingle » qui désigne un objet destiné à fixer, à accrocher à piquer, se trouve relié à un qualificatif au sens opposé : « Tremblant » qui signifie délicat, fragile, mobile, remuant, instable. S’y associent aussi bien le balancement des roseaux, des rameaux, des branches et des palmes sous le vent, que celui de la titubation ferme du « Biguidi », pas de danse si particulier des Léwoz guadeloupéens.

Ce sont des mouvements suspendus, en équilibre qui se rapprochent de l’oscillation des ressorts de l’épingle tremblante. On dira : « Roso ka plié, pa ka kasé ! » Le roseau plie mais ne casse pas « Biguidi, pa tombé ! » Chancèle, ne tombe pas !

 

C’est un bijou de sentiment en tout temps signifiant. 

 

Piquée à l’origine à l’avant sur la coiffe, l’épingle présente les gages de vertu et de sentiment : les cheveux et la dent du nourrisson dont la « Da », ou la « mabo », prennent soin pour leurs maîtresses. Perdant l’équilibre et glissant par la suite tant dans sa signification morale que dans sa localisation, l’épingle fixée désormais à l’arrière devient le support du défi de la Matador, affichant la preuve incontestable de ses méfaits : les cheveux des amants adultères. Les moeurs des nourrices, « das » ou « mabos » s’opposent à celles des courtisanes « femmes matador », « Fanm fouté pa mal », mais ces deux types de femmes se retrouvent unies dans le bijou utilisé pour montrer leurs vertus, leurs privilèges et leurs sentiments : l’épingle tremblante.

 

Aujourd’hui, les femmes n’exercent plus la fonction de nourrice comme à l’époque, et les « femmes-matador » qui usent et abusent d’audace disposent d’autres moyens pour informer et défier si nécessaire leurs rivales. Pour ce qui est de la préservation du patrimoine et des traditions, on peut voir à Pointe-à-Pitre au mois d’août à la fête de Saint-Laurent, la vibration dorée de l’épingle tremblante posée sur quelques coiffes dites « casseroles » des femmes de l’Association des Cuisinières. Elle est encore réalisée avec talent, à la demande, par nos artisans orfèvres et bijoutiers.