Du ressac de la mer à l'écume des jours maudits...

par maître Claude Deboosere-Lepidi 

Avocat au Barreau de Versailles 

Dans cette époque de troubles sociaux qui ressemble étrangement à une "fronde" où l’alliance historique célébrée sous la révolution française de 1789, entre le peuple et ses élites, semble se défaire inexorablement, je vous propose à contresens de l’histoire immédiat d’explorer fantasmagoriquement "LA ROUTE DU RHUM", course transatlantique, la cité Malouine et les îles de Guadeloupe.

N’y voyez surtout pas une quelconque incitation à l’abus d’un élixir liquoreux fût-il d’amour, ni davantage une quelconque volonté de me transformer en historiographe de cette boisson aux propriétés médicinales insoupçonnées, réservée à l’origine aux boucaniers et aux écumeurs des mers. Mon propos est bien plus frivole et sans la moindre ambition d’entrer en compétition avec les segments les plus savants des travaux historiques sur la Route du Rhum mais de m’inspirer de quelques lieux y compris des lieux communs pour le revisiter avec un autre regard.

 

Il serait tout aussi présomptueux de prétendre tout dire ou tout écrire sur cet évènement nautique, sans doute le plus prisé des inconditionnels de la mer et du grand public. Si l’enflure verbale devait me servir d’étalonneur, je dirais avec emphase ou plutôt passion que cette course transatlantique est mythique.

 

Comment pourrait-il en être autrement vous imaginez ce spectacle hors du commun, où toutes voiles dehors, le vent en poupe, des concurrents rompus à la navigation hauturière sur des monocoques ou multicoques, en solitaire, s’élancent de la pointe du Groin à Saint-Malo avec les encouragements d’une foule en liesse, admirative, au son des cornes de brume, pour mettre le cap, tous les 4 ans, sur les îles paradisiaques de Guadeloupe.

 

Cette année, une innovation attendait les compétiteurs puisque le point d’arrivée se situait dans un lieu hautement symbolique de la mémoire de l’esclavage, lieu de transmission de la mémoire : le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre.

 

Cette aventure commence par un défi humain face à l’inconnu, à l’immensité abyssale de la mer et soyez-en assurés, ce défi requiert, outre de l’abnégation, une maîtrise émotionnelle de soi mais aussi un immense courage face à la fatalité des vents et au tumulte des flots.

 

Rhum St-James

 

 

Une image du navigateur me vient à l’esprit : je vois un homme prostré ou debout, tour à tour vaillant, vacillant et stoïque. Dans ce combat tumultueux, il endosse le rôle du Prométhée enchaîné à son destin ; dans un soliloque permanent, concentré, il fait face avec un courage exemplaire. Et c’est ainsi qu’il brave la houle et sans user de poncif, il entre dans le panthéon des navigateurs de légende. Un des défis permanents auxquels est confronté le navigateur, tient à la nécessité de se frayer dans l’océan une progression rapide car le vent constitue la source vitale du mouvement. Pour ce faire et pardonnez mon peu d’expérience en la matière, il est primordial pour le navigateur de se soucier de "la mise à la voile".

 

Il doit donc ajuster le réglage des voiles pour assurer la plus grande vitesse mais aussi la route du bateau par rapport au sens de la houle, sans oublier de s’assurer de la tension des gréements dormants, de la répartition des lests et des charges qui entraînent des enfoncements dans l’eau et bien d’autres choses, par exemple "choquer les écoutes d’une demi-brasse" et que sais-je d’autre.

 

Le prix du succès se trouve souvent dans le choix d’une route orthodronique dit-on pour parcourir les 3 542 miles qui séparent Saint-Malo des îles de Guadeloupe.

 

Bien sûr qu’il y a de la redondance dans cette envolée que d’aucuns jugeront lyrique mais comment exprimer, autrement que par des mots forts et répétés, l’admiration que nous portons, non pas à ces dieux de l’Olympe mais à ces navigateurs solitaires, humanoïdes, intrépides, devenus légendaires et dont la simplicité avenante et la modestie sont le propre des gens de mer ? Ne voyez aucunement dans ce propos inaugural, une volonté de faire bruire les quelques chaumières par un récit audacieux ou élégiaque, non ce n’est point mon propos.

 

Je ne souhaite me faire l’écho que d’une aventure humaine exceptionnelle, à la Jules Verne ou le mythe se mêle à la réalité et épancher votre soif d’aventures et attiser votre goût des voyages. Mais revenons à Saint-Malo, point de départ de cette aventure, avant de nous égarer davantage.

 

C’est incontestablement une ville majestueuse, plaisante à l’architecture un tantinet austère qui se dresse sur la rive droite de l’estuaire de la Rance, ceinte de ses remparts héraldiques, construits à l’époque médiévale et dont une partie a été restaurée au XVIIIe siècle par l’ingénieur militaire Siméon Garangeau, disciple de Vauban. Là, je suis dans le récit.

 

Si vous avez l’occasion de flâner au gré de vos humeurs, seul ou accompagné, vous y découvrirez que l’on pénètre dans la cité intra-muros par huit portes et trois poternes, toutes à voir, si vous êtes marcheur bien évidemment !

 

Dans l’imagerie populaire, la cité de Saint-Malo évoque inexorablement l’épopée de ses personnages haletants et très controversés : des pirates, corsaires, de la boucane dont on dit qu’elle était l’apprentissage de la flibuste cosmopolite, aux navigateurs-explorateurs et aux marins d’aujourd’hui. Bien des noms y sont associés et l’on me pardonnera de ne point les citer tous tant ils sont nombreux et variés. Je retiendrai quelques noms égrenés dans la poussière du temps, tous passés à la postérité sans distinction et dont il faut bien reconnaître que pour certains, le passé est pour le moins controversé car lié à la traite atlantique. Nous citerons simplement en mélangeant les genres, - que les puristes ainsi que les gens de mer, nous pardonneront pour cette désinvolture - : Magon de la Lande, corsaire et armateur, Gouin de Beauchene navigateur et découvreur des mers du sud, les îles Malouines, Walsh corsaire et armateur, Robert Surcouf, René Duguay- Trouin, corsaire et lieutenant général de la Marine sous Louis XIV, François Le Grout du Closneuf navigateur et explorateur de l’Océan Indien, Charcot qui fut médecin et navigateur, Mahé de la Bourdonnais, navigateur et administrateur des Mascareignes, Maupertuis, mathématicien et astronome et quelques contemporains comme Pouliquen, héros de la France libre et créateur de l’escadrille Normandie Niemen, Jean Morel qui fit partie des 177 membres du Commandos KIEFFER, les premiers à avoir foulé le sol de France le 6 juin 1944. Il est bon de le souligner tant ils furent peu nombreux pour abolir l’humiliation et l’abomination d’une idéologie raciste, asymétrique de toute raison. Dans mon empressement à vouloir tout dire, j’ai oublié Michel Etevenon, l’un des créateurs de la Route du Rhum avec Fred de Kersauson mais bien évidemment cette liste concoctée sur le coin d’une table n’a nullement vocation à être exhaustive et universelle. Sans oublier la mémoire des gens de mer, pécheurs morutiers Terre- Neuviens ; des explorateurs tels que Jacques Cartier, découvreur des territoires nommés par les Iroquois "Canada". Saviez-vous que cette ville historique et frondeuse recélait d’inénarrables secrets ? Osez le regard sur ces majestueuses et vastes demeures que l’on appelle "les malouinières" construites entre 1650 et 1730 pour satisfaire aux exigences des riches armateurs malouins qui trouvaient l’espace intra-muros trop exigus.

 

Et pour vous piquer à vif et attiser votre insatiable curiosité, je vous dirai que dans les murs de ces maisons, on cachait autrefois, au temps jadis, dans la pierre fissurée ou dans des cachettes improvisées, des tissus et soie exotiques dont on faisait commerce pour échapper à la rigueur des Édits de Colbert qui imposaient le choix des manufactures royales.

 

Mais Saint-Malo c’est aussi un littoral maritime, formé de récifs et brisants immergés à marée haute avec des "tombolos", "langue de sable qui s’avance dans la mer", cordons littoraux qui relient une île ou un îlot à un continent. La ville jouit d’un climat océanique dont les températures sont adoucies par le Gulf Stream. S’il vous arrive au gré de vos pérégrinations de franchir cet îlot situé à l’ouest de la plage du "bon secours" que l’on appelle l’îlot du "Grand Bé", vous y verrez sur un promontoire une sépulture face à la mer, sans inscription avec comme signe distinctif, une simple croix monolithique, oui une simple croix ! Insolite n’est-ce pas ? "La croix dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien, cela suffira à ma mémoire". Cependant une plaque disposée sur les lieux, rappelle sous forme de vers comme pour illustrer l’attachement du gisant à sa terre et à ses origines, "un roc battu par la tempête vaut mieux qu’un panthéon quand le mort est un poète et que ce poète est breton" sacrés Bretons ! On accède à l’îlot du "Grand Bé" par une chaussée surélevée et il paraît que lors des grandes marées, le "sonneur" avertit de la marée montante à l’aide d’une corne de brume. Alors vous avez deviné qui était ce poète, le chrétien dont il s’agit fut et demeure l’un des plus grands écrivains français : François René de Chateaubriand dont le Général De Gaulle disait "qu’il portait jusqu’à la cime la gloire émouvante de nos lettres".

 

Le "Génie du christianisme et les Mémoires d’Outre-tombe" évoquent-ils un lointain souvenir dans votre esprit endolori ou plutôt un hochement d’incrédulité ? L’oeuvre majeure d’un écrivain et diplomate qui écrivit "j’ai osé tout dire à qui osait tout entreprendre, partout où je l’ai pu, j’ai tendu la main à l’infortune mais je ne comprends rien à la prospérité : toujours prêt à me dévouer aux malheurs". Il fut le chantre du romantisme balbutiant et le porte-drapeau du solipsisme de l’affectivité. Nous sommes toujours dans le sens du mouvement, du vent de l’histoire qu’elle soit littéraire, politique et humaine.

 

Mais vous préférez peut-être la compagnie d’Etienne de LA BOETIE en ces temps conflictuels, de jacquerie, pourquoi pas relire le savoureux "Discours de la servitude volontaire" manifeste en faveur de la révolte contre toute oppression. C’est un choix ! Il vaut ce qu’il vaut !

 

On dit que la prospérité de Saint-Malo remonterait au XVe et au XVIe siècle.

 

Il existe toutefois une tache d’ombre indélébile qui s’inscrit dans cette histoire : la traite atlantique. Avant le XVIIe siècle, la cité Malouine tirait sa principale richesse du négoce du vin, des céréales, des toiles illustrées ou du sel. C’est au XVIIe siècle qu’elle se reconvertit dans le négoce négrier : le premier navire négrier armé date de 1669 ; on dit que pas moins de 80 000 êtres humains transiteront par la cité corsaire à partir de 1720, soit 250 expéditions ; à la traite arabe du IIIe siècle au XIXe ou au XXe siècle, succéda la traite atlantique opérée par les européens qui ravagea l’Afrique subsaharienne. Il y avait très certainement chez les tortionnaires marchands, l’idée sous-jacente de la supériorité des deux civilisations monothéistes envers un monde animiste jugé barbare.

 

Ceux qui perpétrèrent ce crime immonde, inexpiable à l’égard d’autres êtres humains furent paradoxalement des musulmans puis des chrétiens, épris d’universalisme.

 

Le choix du Mémorial ACTe, monument commémoratif érigé en souvenir de l’esclavage situé dans la rade du port de Pointe-à-Pitre sur le site de l’ancienne usine sucrière DARBOUSSIER est évocateur de la volonté des organisateurs de la course, d’exorciser le passé et de s'inscrire dans un dessein mémorial.